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[Chronique] Fespaco : des sorciers pour sauver le cinéma ?

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Le ministre burkinabè de la Culture vient de déclarer que l’État pourrait renoncer à achever la construction de l’actuel siège du Fespaco, le festival de cinéma, pour cause de présence de « génies » sur le site. Les journalistes et leurs lecteurs sont partagés : faut-il en rire, en pleurer ou comprendre ?


En décembre 2005, dès l’inauguration officielle du nouveau siège du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), des spécialistes de l’histoire mystique de la capitale mettaient en garde contre le choix de sa localisation, qui jouxte le pont Kadiogo, dans le secteur n°2 de la ville. Les anciens affirmaient que l’espace ne pouvait être occupé que par les kinkirsi (génies), les lieux ayant abrité autrefois un bois sacré dont il convenait de respecter la mémoire, comme à l’époque où l’on offrait de la farine de petit mil aux boas sacrés de l’empereur des Mossis. Et de rappeler que les travaux du siège du Fespaco, entamés en 1994, avaient connu bien des déboires.

Alors que la cour devait abriter des bureaux d’associations professionnelles, une cinémathèque africaine, un musée du cinéma, une salle de projection et des espaces « de convivialité », les arrêts de chantier s’étaient multipliés pour des raisons que les autorités avaient toujours tenté de présenter comme rationnelles. En 2013, c’est l’inachevée « Cité de la lumière » qui partait en fumée dans ce même espace de la biennale du cinéma africain, perturbant le chronogramme de la 23e édition du festival.

On est en Afrique, l’entrepreneur dit qu’il y a des génies là-bas. Vous voulez qu’on fasse quoi ?

Un site hanté ?

En ce mois de septembre 2018, alors que le Fespaco s’apprête à célébrer un cinquantenaire dédié à la modernité – du 23 février au 02 mars 2019 -, l’actuel titulaire du portefeuille ministériel de la Culture a expliqué que l’État pourrait capituler face aux « génies ». Jeudi 20 septembre, évoquant publiquement les locaux toujours inachevés – notamment une salle de projection aux normes internationales –, Abdoul Karim Sango semblait résigné devant ses interlocuteurs : « On est en Afrique, l’entrepreneur dit qu’il y a des génies là-bas. Vous voulez qu’on fasse quoi ? ».

Et voilà lancée l’idée de « laisser les génies tranquillement à leur place » et de « trouver un autre lieu », non sans ajouter que « des sacrifices » avaient été faits mais que ceux-ci n’avaient « rien donné ». Le ministre de la Culture serait-il aussi celui des cultes et des occultes croyances ? Est-il simplement pragmatique, même lorsqu’il évoque des « sacrifices » qu’il faut bien entendre au sens d’offrandes rituelles faites aux esprits des ancêtres ?

Sans doute le membre du gouvernement se doutait-il qu’il allait être la cible de multiples moqueries des journalistes et des internautes. Avec humour, Radio Oméga évoque « une sortie… géniale » du ministre. Dans les forums, un internaute suppose que ces « génies en pleine ville doivent payer des impôts », tandis qu’un autre suggère de les « inviter à une conférence de presse pour qu’ils donnent leur version des faits. » Plus géopolitiques, des abonnés Facebook se demandent où étaient les génies quand les Blancs ont colonisé la Haute-Volta : « Ils dormaient quoi ! C’est maintenant qu’ils vont se réveiller pour nous fatiguer. » Encore plus pragmatique que le ministre, un observateur affirme que les génies ne feraient pas le poids si l’on confiait le chantier aux Chinois : « Hé l’Afrique, c’est quoi ça encore ? ».

Anciennes croyances

Il n’en reste pas moins qu’une majorité des Burkinabè (convertis aux religions révélées inclus) ne manque pas d’adhérer – au cas où – aux anciennes croyances. Le site Le Faso publie une tribune de l’écrivain et poète Emile Lalsaga qui suggère qu’on se garde, sous le couvert de l’impératif de modernité, de vilipender « ces présences invisibles » qui « cohabitent en toute harmonie avec les vivants ».

Sans prendre position sur le caractère hanté du siège du Fespaco, son texte « Génies ou je nie… Ce que je pense » est d’abord un plaidoyer en faveur d’une africanité « mise à rudes épreuves », à l’heure où l’on nie au weogo (les forces surnaturelles) la primauté sur le moogho (le territoire).

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