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CRISE POLITIQUE : les courriers-bouc-émissaires de Don Kass

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Confronté à des manifestations récurrentes de l’opposition républicaine, avec  au moins un mort à chaque flambée de violences entre forces de l’ordre et manifestants, le premier ministre, Ibrahima Kassory Fofana, s’est résolu à sortir de son mutisme. Ainsi, il a écrit respectivement au ministre de la Sécurité et celui de la justice pour, en substance, leur  rappeler leurs devoirs régaliens, dans le cadre des responsabilités à eux confiées. Une tactique qui laisse croire qu’il jette ses deux collaborateurs en pâture. Pendant ce temps, en tant que chef du gouvernement, il espère se soustraire de l’étreinte des pressions de l’opinion publique nationale et de la communauté internationale, quant à sa gestion de la crise, globalement perçue comme catastrophique.  

Voyons ! Dans deux courriers distincts datant du  5 novembre, l’un adressé au ministre d’Etat en charge de la Justice, Me Cheick Sako, l’autre à  Alpha Ibrahima Keira, ministre de la Sécurité et de la Protection civile – intentionnellement ou pas- le premier ministre Ibrahima Kassory Fofana est passé aux aveux.  « Il règne sur Conakry un  climat délétère, entretenu par des  évènements  malheureux, consécutifs aux appels répétés  de l’opposition  à des manifestations  de rues et à des ‘’journées ville morte’’ », lit-on dans les correspondances  N° : 0334 et 0335. Evoquant les supposés tirs contre le véhicule Cellou Dalein Diallo, le chef du gouvernement rappelle que l’incident  a conduit le chef de file de l’opposition  à porter plainte pour  une présumé tentative d’assassinat sur sa personne.

 Pour  Ibrahima Kassory Fofana, il est  impérieux de faire la lumière sur cet incident, tout comme  sur les allégations de tirs à balles réelles souvent imputés aux forces de  maintien d’ordre.  « Je voudrais  rappeler  notre responsabilité commune de concilier  les impératifs de l’ordre public et les exigences de la sauvegarde des vies et des droits humains. Cette directive doit être fermement réitérée à l’ensemble de la chaîne de commandement dans le maintien d’ordre, afin que  seuls les moyens  conventionnels  soient utilisés lors des opérations. Aucune transgression à cette disposition ne saurait être tolérée»,  écrit le premier ministre au chef de département de la sécurité. A celui en charge de la justice, il rappelle : « …  dans la lettre de mission  que je vous ai assignée, l’accès de  tous au droit et à la justice a été ciblé comme l’objectif global  que votre département doit atteindre… ». Plus loin, il a indiqué à l’intention de Me Cheick Sako que la situation délétère du pays est fortement préjudiciable  à l’action  gouvernementale et qu’il est impérieux  que l’appareil judiciaire fasse preuve de plus de réactivité et de diligence pour faire la lumière  sur les événements  et fournir  les réponses  qu’attendent légitiment les citoyens. «  Il y va de la crédibilité de l’Etat, de  l’honneur de la justice  et surtout de la paix  et de la stabilité  dans notre pays », précise-t-il.


 De toute évidence, l’idée d’adresser de tels courriers aux personnalités directement impliquées dans la gestion de la crise qui  secoue le pays  et surtout le fait de rendre sa démarche publique relèvent d’un objectif qui n’est pas qu’une simple prise de conscience de la gravité de la situation. Il ne faut non plus y voir qu’une disposition à satisfaire aux exigences de l’opposition. Dans cette démarche, il y a surtout une volonté de se distinguer de ce qui se passe sur le terrain. Une manière de sacrifier des collaborateurs en leur imputant la responsabilité des faits incriminés. L’idée d’ensemble serait qu’Alpha Ibrahima Keïra et Cheick Sako sont, du fait de la négligence, de l’excès de zèle ou du peu de maitrise de leurs secteurs respectifs, ceux qui doivent rendre compte. Aussi, du haut de sa primature, il juge utile de les rappeler à l’ordre pour, espère-t-il du moins, dégager sa responsabilité. Ainsi, le plus haut sommet de l’Etat est sauf, parce qu’exempt de reproche. Naturellement, il n’est pas évident que le subtil manège puisse fonctionner. Mais encore une fois, c’est l’espoir qui est caressé à travers cette démarche quelque peu ostentatoire. Autrement, des courriers de ce type n’ont pas vocation à se retrouver dans sur la place publique.

En tout état de cause, les deux correspondances suscitent des interrogations. Au nombre desquelles, celle de savoir si Ibrahima Kassory Fofana, au-delà de ses deux collaborateurs, contrôle ce qui se passe sur le terrain. Si la réponse à la question est négative, c’est qu’il doit vraiment s’inquiéter. Et si la réponse est affirmative, c’est que sa démarche relève d’une pure comédie.

Gilles Mory Condé

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