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En Turquie, des élections aux enjeux inédits pour Erdogan, face à une opposition ragaillardie

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Après quinze ans d’un règne sans partage, le président parviendra-t-il, dès dimanche, à convaincre l’électorat de lui confier un nouveau mandat ?

Dimanche 24 juin, 59 millions d’électeurs (56 millions en Turquie, 3 millions à l’étranger) sont appelés aux urnes en Turquie pour élire leur président et leurs députés au Parlement, un double scrutin inédit dans l’histoire de la République fondée par Mustafa Kemal, dit Atatürk, en 1923.

Après quinze ans d’un règne sans partage, le président Recep Tayyip Erdogan parviendra-t-il à convaincre l’électorat de lui confier un nouveau mandat ? Ces élections anticipées, organisées sur demande du président au pouvoir pour le 24 juin, soit dix-neuf mois avant la date prévue, se présentaient comme une partie facile pour le parti au pouvoir. Or, elles s’avèrent plus difficiles qu’escomptées pour le candidat Erdogan, rattrapé par une opposition ragaillardie et par les piètres résultats de son économie.

L’étoile pâlit
A 64 ans, celui que ses partisans appellent familièrement « Tayyip » a beau demeurer l’homme politique le plus adulé depuis Atatürk, il est aussi le dirigeant le plus clivant que le pays ait jamais connu. Selon les instituts de sondage, M. Erdogan ne sera pas élu dès le premier tour. Un second tour aurait alors lieu le 8 juillet. Son Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) pourrait perdre sa majorité parlementaire lors des législatives du 24 juin, qui se déroulent, elles, en un seul tour.

Des sondages qui interviennent malgré de sérieux avantages de campagne pour le parti et le candidat au pouvoir : les médias, contrôlés à 90 % par le gouvernement, retransmettent en intégralité ses meetings. Mais le « raïs » (chef) Erdogan voit son étoile pâlir malgré les ressources de l’Etat, dont il use et abuse. Ses meetings ne sont plus aussi vibrants et fréquentés qu’autrefois. Lui-même apparaît à cours d’idées, répétitif, fatigué. Face à ses partisans à Van (est de la Turquie), il a donné une date erronée pour le scrutin, évoquant « le 26 juin », au lieu du 24.

Ses promesses de créer « des maisons de thé-librairies » avec « cakes gratuits » au moment où les Turcs sont touchés au porte-monnaie par l’inflation, ont suscité tollé et moqueries sur les réseaux sociaux. Tout comme toutes ses déclarations sur les frigos et les téléviseurs acquis par les ménages turcs depuis l’avènement de l’AKP au pouvoir. Loin d’être un chemin facile, la campagne a été, de loin, la plus ardue que M. Erdogan, inlassablement vainqueur des urnes depuis 2002, ait jamais connue.

Alliance de l’opposition
Ceci pour deux raisons. En premier lieu, l’opposition a réussi à s’unir autour d’un dénominateur commun : le refus du système présidentiel taillé spécialement pour lui et censé entrer pleinement en vigueur après le 24 juin.

Ce système, dont les modalités ont été adoptées de justesse par référendum l’an dernier, dote le chef de l’Etat de pouvoirs exorbitants. Le Parlement, réduit au rôle de chambre d’enregistrement, n’aura plus son mot à dire sur la composition du gouvernement, le poste de premier ministre sera supprimé, le président aura la main sur la nomination des hauts magistrats.

Plus que tout, M. Erdogan veut refonder l’identité culturelle de la Turquie. Son rêve est de mettre en place un modèle plus conservateur, plus religieux. Son horizon préféré est 2023, la date du centenaire de la fondation de la République, qu’il cite fréquemment comme l’étape ultime venant parachever son régime absolutiste.

Hostiles à ce projet, les kémalistes du Parti républicain du peuple (CHP, centre gauche, le parti d’Atatürk), les conservateurs du Bon Parti (Iyi partisi), les islamistes du Parti de la félicité (Saadet partisi) ont formé une alliance pour les législatives. Chacun des trois partis présente son candidat au premier tour de la présidentielle, mais un accord de désistement aura lieu au second tour dans l’espoir de mettre fin au règne du « raïs ».

En tout, cinq candidats vont affronter M. Erdogan à la présidentielle du 24 juin. D’après les sondages, Muharrem Ince, le candidat du CHP, est le mieux placé pour affronter le président sortant au second tour, prévu pour dimanche 8 juillet.

M. Erdogan a beau parler de lui comme d’un « apprenti » tandis qu’il se qualifie de « maître » (usta), son inquiétude est palpable. Dans une vidéo diffusée en boucle sur les réseaux sociaux, il reconnaît que la campagne « n’est pas facile » et n’exclut pas que l’AKP, sa formation, soit contrainte de former un gouvernement de coalition si elle venait à perdre sa majorité parlementaire.

Bon orateur, énergique, Muharrem Ince, 54 ans, un ancien professeur de physique-chimie, a mené une campagne dynamique à travers toute la Turquie, suscitant l’enthousiasme des foules comme à Izmir, un bastion du CHP, où deux millions de personnes sont venues l’applaudir, le 21 juin. En cas de victoire, il promet d’être « le président de 81 millions de Turcs, qu’ils soient de droite, de gauche, alévis, sunnites, turcs, kurdes », de « rétablir la justice » et de se montrer « impartial ».

Son alliée, l’opposante Meral Aksener, une ancienne ministre de l’intérieur devenue la nouvelle égérie du centre droit, fait, elle aussi, de l’ombre au « raïs » en chassant sur les terres du Parti de l’action nationaliste (MHP) qui est allié avec l’AKP pour ces élections.

Le parti prokurde de la Démocratie des peuples (HDP) n’a pas rejoint formellement l’opposition. Mais il partage certaines de ses vues, notamment le rejet de l’« hyperprésidence » voulue par Erdogan. Selahattin Demirtas, le leader kurde emprisonné depuis novembre 2016, fait campagne, pour sa part, depuis sa cellule de douze mètres carrés de la prison de haute sécurité d’Edirne, en Thrace orientale.

519 000 observateurs
L’économie est la deuxième raison du désenchantement actuel pour M. Erdogan. Malgré une forte croissance (7,4 % en 2017), l’économie nationale turque va mal. La devise locale, la livre turque, s’effondre un peu plus chaque jour (– 18 % depuis janvier 2018), l’inflation (12 % annuels) flambe, les investisseurs fuient.

Les islamo-conservateurs sont ainsi privés de leur atout majeur. Jusqu’ici, ils étaient crédités d’avoir réussi à tripler le PIB depuis 2002 et d’avoir offert aux Turcs une décennie de forte croissance économique et de stabilité politique.

Il faut dire que la gouvernance souple et pragmatique des débuts a été remplacée par l’autoritarisme et le culte de la personnalité. L’état d’urgence imposé depuis le coup d’Etat raté du 15 juillet 2016 permet au président de gouverner par décrets, avec, pour résultat, l’arrestation de dizaine de milliers de personnes.

Dans ce contexte, l’opposition redoute tout particulièrement des fraudes électorales lors de ce double scrutin anticipé. 519 000 observateurs, en majorité des Turcs, vont être répartis dans les plus de 180 000 bureaux de vote à travers le pays.

L’inquiétude des opposants au pouvoir est justifiée par les modifications récentes survenues à la loi électorale qui assurent à l’AKP un contrôle accru sur le déroulement du scrutin. Dorénavant, le conseil électoral suprême peut redécouper les circonscriptions et déplacer les urnes pour des raisons de sécurité, ce qui est le cas dans le Sud-Est à majorité kurde du pays, où 150 000 électeurs doivent faire des kilomètres pour aller voter.

L’inquiétude s’est renforcée un peu plus, mardi 19 juin, quand l’agence Anatolie a transmis à la chaîne de télévision Tvnet des résultats préliminaires du vote de dimanche extrêmement favorables au président sortant. Selon ce tableau diffusé, par inadvertance, au cours d’un débat sur Tvnet, M. Erdogan apparaissait réélu président avec 53 % des suffrages. L’opinion publique s’en étant indignée, la chaîne a expliqué qu’il s’agissait d’« un test ».

Source:le monde

 

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