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GUINEE : la violence politique, un héritage lointain

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L’histoire guinéenne serait-elle une tragique répétition des choses ? Cette question, on peut se la poser au regard des similitudes entre le contexte tendu et délétère qui prévaut depuis quelques semaines dans le pays et les événements au cœur de l’article que nous reprenons ci-dessous. Puisé du livre ‘’Mémoire collective, une histoire plurielle des violences politiques en Guinée’’ (RFI et FIDH), le texte est un regard qu’Elisabeth Schmidt, professeure au département d’histoire de l’Université de Loyola (Maryland, USA) pose sur des violences pareilles que la Guinée a enregistrées notamment en 1954. Auteure de « Cold war and decolonization in Guinea, 1946-1958, Ohio University Press, 2007 », l’universitaire américaine confirme ici entre autres que les violences politiques, du fait notamment des fraudes électorales, ne datent pas d’aujourd’hui. Et que l’instrumentalisation de ces conflits par le prisme des ethnies et des régions, elle aussi, n’est pas aussi récente que cela.  Même si elle se garde d’établir une corrélation linéaire entre les événements. Par ailleurs, de l’article, émerge l’idée que la manipulation de la diversité culturelle à des fins politiques est plus complexe à cerner qu’il n’y parait. En tout cas, à l’en croire, les responsables au plus haut niveau n’en ont pas toujours été ni les instigateurs, ni les promoteurs. Des logiques plus locales auraient été à la manœuvre. Bref, la Guinée et les Guinéens ne risquent rien en interrogeant leur histoire. Tout au contraire, des avantages, ils pourront en tirer sûrement.  

Quels ont été les principaux épisodes de violences politiques en Guinée entre les élections législatives de juin 1954 et l’indépendance du 2 octobre 1958 ?

Les principaux épisodes de violence politique qui ont précédé l’indépendance sont ceux qui ont suivi les élections législatives de juin 1954, élections qui ont opposé Sékou Touré, alors leader syndicaliste, à Barry Diawadou, un fonctionnaire ayant bénéficié d’une éducation occidentale, par ailleurs fils d’un chef de canton désigné par les autorités coloniales. Touré était le candidat de la branche guinéenne du parti inter-territorial Rassemblement démocratique africain (RDA), le parti politique de masse qui a conduit la Guinée à l’indépendance en octobre 1958. Barry était soutenu par une coalition d’associations régionales et ethniques qui allaient former plus tard la base du Bloc africain de Guinée (BAG), le principal rival politique du RDA.

Le gouvernement colonial a prétendu que Barry Diawadou avait remporté les élections législatives de 1954 avec une confortable avance. Le RDA a immédiatement répliqué que les résultats avaient été falsifiés et que l’apparente défaite de Sékou Touré était due à l’implication du gouvernement ainsi qu’à une fraude électorale massive. De nombreux éléments, fournis pour certains par des observateurs étrangers indépendants, viennent à l’appui de ces affirmations.

Des protestations populaires ont éclaté à travers le pays et, au cours de l’année et demi suivante, la Guinée a été secouée par une large vague d’agitation ainsi que par des actes de violence. Dans la capitale, Conakry, les maisons des partisans de Barry Diawadou et celles de chefs opposés au RDA ont été attaquées, tandis que des voitures possédées par des européens ont été visées par des jets de pierre. Sur la côte et dans la région forestière, des habitants ont chassé les chefs de leurs villes et de leurs villages et déclaré que Sékou Touré était leur représentant élu.

Les dirigeants territoriaux[1] du parti ont espéré pouvoir susciter la colère de la population en exposant les fraudes du gouvernement et de ses collaborateurs africains, ils ont aussi appelé au calme. Souvent, leurs appels n’ont eu que peu d’impact, surtout parmi les jeunes, garçons et filles confondus. Des « groupes de choc » (terme utilisé par les autorités à l’époque) féminins ont ainsi pris part à des actions punitives contre des membres de partis rivaux et se sont battus avec les poings ou avec des gourdins. Tandis que ces brigades féminines et leurs tactiques étaient applaudies par des militants de base, elles étaient violemment critiquées par les dirigeants territoriaux du parti.

Quel a été le moteur des violences politiques dans cette période ?

La branche guinéenne du RDA a fréquemment été définie comme le parti des groupes ethniques soussou et malinké, tandis que le BAG et ses organisations membres étaient décrits comme le parti des Peuhls. Cette image est pourtant excessivement simpliste. Dans la Guinée d’avant l’indépendance, comme ailleurs, les clivages de classe portent un masque ethnique. Il serait plus juste de dire que le BAG avait les faveurs de ceux que le système colonial privilégiait – les chefs, les marchands les plus aisés et une bonne partie de l’élite occidentalisée. Le RDA, par contraste, était souvent choisi par les travailleurs, les fermiers, les femmes du marché, les descendants d’esclaves et d’autres qui avaient des activités subalternes – c’est-à-dire, ceux qui avaient moins accès à l’éducation occidentale, aux ressources et au pouvoir politique. Les intellectuels, particulièrement les enseignants, occupaient une place transversale par rapport à ce découpage en classes et nombre d’entre eux occupaient des positions dirigeantes au sein du RDA. Toutefois, étant donné que les opportunités offertes pendant la période coloniale étaient lourdement influencées par les catégorisations ethniques, des militants ont parfois ciblé leurs adversaires uniquement sur la base de leur ethnicité – et, ainsi, de l’allégeance politique qui leur était attribuée. C’est ce qui a fait que les partisans du BAG ont pris pour cible les Malinkés – le groupe ethnique de Sékou Touré – et les Soussous qui dominaient Conakry et ses environs, là où le RDA avait recueilli le plus de soutiens. De la même manière, les Peuhls de statut social inférieur ont été emportés dans une violence qui visait les aristocrates peuhls, que les militants du RDA considéraient comme des instruments de l’administration coloniale.

Tandis que la direction territoriale du RDA faisait la promotion d’une idéologie nationaliste inclusive, le chauvinisme ethnique, le régionalisme et les préjugés de classe sont restés une réalité puissante auprès de la base. À la suite des élections frauduleuses de 1954, les adhésions au RDA ont augmenté de manière spectaculaire, s’étendant plus rapidement que la capacité des dirigeants à éduquer les cadres. Et tandis que les dirigeants territoriaux restaient profondément attachés à une construction nationale trans-ethnique, ils ont souvent été incapables de convaincre sur ce point une base qui était en train de prendre de l’ampleur. Dans le Fouta Djalon, où dominait le groupe peuhl, les dirigeants territoriaux ont développé l’argument suivant lequel le RDA était opposé à l’aristocratie peuhle plutôt qu’au groupe ethnique dans son ensemble. Les dirigeants locaux et leurs sympathisants étaient pourtant enclins à percevoir les différences en termes ethniques.

La violence a aussi été un motif de désaccord entre les dirigeants territoriaux d’un côté et les responsables locaux et les militants de l’autre. Pendant les années de répression politique, quand le parti ne pouvait pas utiliser les voies légales pour faire avancer sa cause, les actions illégales étaient devenues courantes. En 1956, pourtant, l’ampleur du soutien populaire et un assouplissement dans la répression du RDA par le gouvernement colonial ont eu pour conséquence une succession de victoires électorales. Tandis que la direction territoriale du parti était prête à se joindre au processus de gouvernement, qu’elle prêchait l’adhésion à la loi et au maintien de l’ordre, les militants de base refusaient d’admettre que la tactique de la violence était désormais contreproductive et leurs responsables locaux se sont souvent rangés derrière eux.

Quelles ont été les conséquences des violences politiques qui ont précédé l’indépendance ?

La branche guinéenne du RDA a conduit le pays jusqu’à l’indépendance en 1958 et, en tant que Parti démocratique de Guinée (PDG), a gouverné pendant 26 ans. Après l’indépendance de la Guinée, la France a essayé de faire tomber le gouvernement naissant – en l’isolant politiquement, en le sabotant économiquement et en le déstabilisant par un soutien à des tentatives de coup d’État. Confronté à de nombreuses menaces, le gouvernement de Sékou Touré s’est tourné de manière croissante vers la violence pour supprimer toute opposition, en montrant du doigt les tentatives de coups d’État à son encontre – réels et imaginaires – pour justifier ses actions. Le nationalisme inclusif, autrefois pratiqué par le parti, a été transformé de manière croissante en une préférence accordée aux traditions et aux pratiques malinkés, ainsi qu’en une adhésion à l’islam au détriment des autres religions.

Il serait simpliste de suggérer que le rétrécissement des identités et le fait de privilégier un groupe par rapport à l’autre ont directement été liés aux violences de la Guinée pré-indépendance. Les problèmes de la nouvelle nation étaient pourtant connectés aux pratiques de l’ère coloniale, mais d’une autre manière. Pendant les années de domination française, le fait de privilégier certains groupes par rapport à d’autres a produit une société marquée par de profondes inégalités ethniques et régionales. Le désir de la France de maintenir le statu quo après l’indépendance, sa détermination à installer au pouvoir ceux qu’elle avait choisis comme interlocuteurs valables, ont sapé les efforts de la Guinée pour construire une nouvelle nation et ont contribué à la réponse violente du gouvernement de Touré.

Les violations des droits de l’Homme commises pendant la période post-indépendance (1958-84), pendant les gouvernements militaires (1984-2010) et civil (2010-…) n’ont pas de connexion directe avec les violences politiques et ethniques des années 1950. La plupart des violences politiques et ethniques trouvent plutôt leur racine dans la combinaison explosive d’inégalités dans un contexte de pénurie, comme cela a déjà pu avoir lieu à d’autres époques et dans d’autres endroits du monde. Dans de telles circonstances, les populations cherchent à protéger ceux qui leur sont les plus proches et à exclure ou à transformer en bouc-émissaire ceux qui sont marqués par des différences ethniques, religieuses ou régionales. De ce point de vue, la Guinée n’a rien d’unique.

 

[1] Pendant cette période qui précède immédiatement l’indépendance, la Guinée est l’un des territoires de l’AOF, l’Afrique occidentale française. Les dirigeants « territoriaux » sont donc ceux qu’on appellerait aujourd’hui les dirigeants « nationaux » (ndlr).

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