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Maroc : trois ans et demi après la création du statut d’auto-entrepreneur, quel bilan ?

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Cela fait plus de trois ans que le gouvernement marocain a mis en place le statut d’auto-entrepreneur. Un dispositif rencontrant un grand succès mais qui, de l’avis des concernés, doit encore faire l’objet d’ajustements.


Lorsque le Maroc a promulgué une loi créant le statut d’auto-entrepreneur, en février 2015, les espoirs étaient nombreux. Il devait permettre de formaliser le secteur informel et réduire le chômage des jeunes. Trois ans plus tard, le nombre des personnes ayant été séduites par ce nouveau dispositif dépasse toutes les attentes. Selon les chiffres officiels, datant de février 2018, il y avait plus de 61 500 auto-entrepreneurs à travers le royaume.

Un réel succès

D’après les estimations d’un haut cadre du ministère de l’Industrie et du Commerce, qui a requis l’anonymat, ce chiffre dépassera les 72 000 avant le début 2019. Un niveau qui devrait ravir l’exécutif. Ce dernier tablait en février 2015 sur la distribution de 20 000 cartes d’auto-entrepreneurs par an, soit 60 000 en trois ans. Selon notre source, la formule a attiré de nombreuses femmes. Elles sont actuellement plus de 20 000 à avoir opté pour ce modèle.

Selon les chiffres du Haut-Commissariat au plan, le chômage s’élevait à 10,2 % en 2017, contre 9,9 en 2016. Sur la période, l’économie marocaine a créé 86 000 postes d’emploi, pas assez pour accueillir les 135 000 nouveaux entrants sur le marché du travail. Chez les 15-24 ans, ce taux atteint 26,5 %, contre seulement 7,7 % chez les 25 ans et plus. Pis encore, 17,9 % des diplômés sont sans emploi contre seulement 3,8 % de non-diplômés.

Les auto-entrepreneurs avec lesquels nous avons échangé saluent la possibilité qu’offre cette formule de pouvoir émettre des factures et de bénéficier d’un statut légal. « Personnellement, quand j’ai obtenu mon certificat, je me suis retrouvé au chômage pendant de nombreux mois. Le statut d’auto-entrepreneur m’a aidé à démarcher quelques clients. Et grâce à la flexibilité du statut, je fais des jaloux parmi mes anciens camarades de classe qui travaillent en entreprise », s’amuse Abderrahim, un auto-entrepreneur basé à Casablanca qui s’est spécialisé dans la création d’applications mobiles.

Formaliser l’informel

L’État a mis en place des mesures incitant au basculement de l’informel vers ce nouveau statut, à commencer par une fiscalité très souple et facile à gérer. La loi prévoit un taux de 1% pour les auto-entrepreneurs ayant opté pour une activité industrielle ou commerciale. Pour cette catégorie, le même texte impose également une limite des revenus annuels de 500 000 dirhams. Pour ceux qui offrent des prestations de services, le taux d’imposition a été fixé à 2% et le revenu maximal arrêté à 200 000 dirhams par an.

« C’est bien beau de faire de telles promesses sur le papier, mais en réalité nous avons énormément de difficultés pour payer nos impôts. Nous sommes en 2018, et le paiement en ligne n’est pas encore mis en place. La déclaration est faite sur une plateforme internet, mais nous sommes obligés de nous déplacer en agence pour nous acquitter de la taxe. Et ça n’a rien de plaisant. Le personnel est mal formé et n’a aucune notion de ce que nous devons payer », regrette Abderrahim, qui déplore également le « parcours du combattant » qu’il faut emprunter pour obtenir les identifiants fiscaux, et notamment l’identifiant commun de l’entreprise (ICE). Depuis quelques mois, le ministère a mis en place une plateforme spécialement dédiée à l’obtention de tous types de documents.

Difficultés liées à la couverture sociale et médicale

L’autre difficulté des auto-entrepreneurs est liée à la couverture sociale et médicale. Ceux-ci s’attendent tous à pouvoir adhérer à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS). La loi relative à l’Assurance maladie obligatoire (AMO) pour les indépendants a été publiée sur le Bulletin officiel en juillet 2017. « Quelques réglages au niveau du système d’information de la CNSS retardent encore la généralisation de l’AMO, et les auto-entrepreneurs vont pouvoir en bénéficier », nous explique notre source au ministère de l’Industrie.

« C’est rassurant, même si nous savons que ça prendra encore plusieurs mois voire même des années. Au début de l’aventure, nous sommes excités par le fait d’avoir des revenus au point d’oublier qu’on peut un jour tomber malade. Sauf qu’au bout des premiers signes de fatigue, ou en cas d’impossibilité de travailler, on regrette amèrement l’absence de la couverture médicale », nous raconte Wahiba, coach sportif et vendeuse de compléments alimentaires.

Limite des revenus annuels

Autre motif d’agacement pour les auto-entrepreneurs marocains, et surtout parmi les pionniers qui ont opté très tôt pour ce modèle : la limite des revenus annuels. Le texte de loi établit qu’une fois le montant maximal atteint, la personne devra créer une SARL pour pouvoir continuer son activité. « Le basculement vers la SARL n’est pas sans risque. En plus de perdre les avantages fiscaux que nous avons actuellement, nous serions obligés de tenir une comptabilité, et ce n’est pas le souhait de tous », regrette Wahiba, qui estime que le seuil est rapidement atteint quand le nombre de clients devient conséquent.

Les banques sont par ailleurs encore réticentes à l’idée de financer les projets portés par des auto-entrepreneurs, le facteur risque n’étant pas complètement maîtrisé. Les revenus des auto-entrepreneurs connaissent en effet énormément de fluctuations. « Plusieurs banques ont préparé des formules de financements spécialement dédiés à cette catégorie de clients. Ça prendra quelques années avant que nous nous habituions à ces auto-entrepreneurs, mais en attendant ils n’accèdent aux prêts que si leur dossier est solide », poursuit notre source bancaire.

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