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MOHAMED CAMARA : « La Bibliothèque nationale a beaucoup erré… »

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L’humanité a célébré hier, la journée internationale des écrivains. A l’occasion, notre rédaction est allée à la rencontre de Mohamed Camara, directeur général de la Bibliothèque nationale. Précédemment directeur de l’ONACIG, à travers cet entretien, il retrace l’historique de cette institution mémorielle. Mais en filigrane, il livre le vaste répertoire des obstacles que cette dernière a dû surmonter et qu’elle tente encore de surmonter. La preuve ? Elle n’est toujours pas opérationnelle, se débattant encore pour sa structuration interne, pour avoir le droit d’exister en tant que bibliothèque digne de nom.




   

Quel est l’historique de la bibliothèque nationale de Guinée ?

L’histoire de la Bibliothèque nationale se confond avec celle de l’Institut français de l’Afrique noire (IFAN) dont la section guinéenne avait son siège à l’emplacement actuel du camp Makambo (Boulbinet). Après l’indépendance, l’institut a été nationalisé et est devenu la Bibliothèque nationale.

Elle a conséquemment été tout naturellement renflouée par les documents de l’IFAN et par les ceux de la bibliothèque de l’ancien gouverneur de la République française. Puis, il y a eu des acquis. Il y a notamment qu’à l’époque, le président Ahmed Sekou Touré avait demandé à la Fondation Ford d’octroyer un crédit à la bibliothèque nationale.  Cela a été fait. Il nous a été également conseillé d’acheter des livres dit du ‘’fond esclavage’’. Ensuite, Nené Kaly Kondéto, un célèbre écrivain guinéen, qui a offert sa collection à la bibliothèque nationale. Nous avons aussi fait d’autres acquisitions. Il y a notamment un fond (documentaire) très important qui nous est venu des universités guinéennes, de 1962 à 1984. Nous avons encore ces documents avec nous. Des documents qui ont traité de tout l’avenir de la Guinée (mines, sol, agriculture, aquaculture, etc.). Les dits ouvrages étaient le fruit de travaux de recherches effectués par les étudiants guinéens avec des chercheurs soviétiques ou en tout venus de ce qu’on appelait à l’époque le bloc de l’est (URSS, Allemagne de l’est, Yougoslavie, etc.). Ces fonds, nous les avons ici avec nous, au même titre que d’autres ouvrages que nous avons acquis.

Je m’en vais préciser que la bibliothèque a beaucoup erré, parce qu’à un moment donnée, nous n’avions pas de local. Du coup, pendant des années, les documents étaient entassés dans des cartons et mis dans le sous-sol du palais du peuple, de l’imprimerie Patrice Lumumba ou encore de la mairie de Dixinn. Beaucoup d’autres documents se sont également retrouvés avec des particuliers, et même avec les vendeuses de galettes ou d’arachides. Bref, cela nous a fait perdre la moitié de notre documentation. Mais récemment, le président Alpha Condé a construit un immeuble de trois niveaux, pour que la documentation de notre pays qui constitue la mémoire collective soit préservée et rendue disponible de manière à ce que le plus grand nombre de personnes puissent la consulter au besoin. Le siège de la bibliothèque est composé de trois salles de lecture, sept salles de stockage, une salle d’informatique, une salle de conférence ordinaire et une salle de conférence multimédia.


Maintenant, le challenge de la bibliothèque est d’essayer de trier les documents, de les cataloguer, de les numéroter, de les mettre en rayons pour l’exposition et surtout d’essayer de les numériser pour pouvoir les mettre en réseau afin que l’accès soit encore plus facile.

Quand vous parlez de tri, est-ce à dire que vous n’êtes pas encore opérationnel ?

Non, nous ne sommes pas opérationnels. Pour le moment, nous nous attelons à un travail interne. Mais s’il y a des gens qui ont besoin de consulter des ouvrages, ils peuvent venir.

A ce jour, vous avez combien de documents à votre disposition ?

Trente milles !

Concrètement, comment un livre qui est édité aujourd’hui en Guinée peut-il se retrouver dans votre bibliothèque ?

Cela relève du dépôt légal à propos duquel il y a un décret. En gros, quand un livre est édité en Guinée et c’est valable pour tous les pays, il y a une ou deux copies qui sont déposées à la bibliothèque nationale. Toutefois, dans notre cas, nous avons en perspective de nous rendre dans les universités et dans les provinces (à l’intérieur du pays) pour aller chercher les documents que certains gardent par devers eux afin les rendre disponibles au grand public par le biais de nos rayons.

Entre la bibliothèque et l’écrivain, le lien est plutôt étroit. Que pensez-vous du traitement qui est globalement réservé aux écrivains en Guinée ?

Ils sont relativement passés sous silence et ne bénéficient pas de l’attention et de la considération qu’ils méritent. Justement, la bibliothèque est l’instance dont la vocation est de réparer ce tort. Nous nous devons rendre visibles les écrivains, les grands auteurs et les livres.

Précédemment, vous avez évoqué les défis auxquels vous êtes confrontés. En dehors de la structuration interne dont vous parliez tantôt, à quels autres défis devez-vous faire face ?

 Il est vrai que je n’avais pas parlé de la nécessaire formation des techniciens aux métiers de la bibliothèque. Nous avons aussi besoin de tout l’apport devant nous permettre de prendre en compte la dimension numérique à travers les technologies de l’information et de la communication (TIC).


Un message pour les écrivains de Guinée ?

Mon message est celui que je réservais aux cinéastes guinéens quand je faisais des films. Je leur disais ceci : « si nous ne filmons pas nos histoires dans toute leur véracité, ce sont d’autres personnes qui viendront les filmer avec leur regards étranger ». Eh bien, avec l’écriture c’est pareil. Dans le cadre de la littérature, la situation est même pire. Parce que l’histoire de notre pays a commencé à être couchée sur papier par des étrangers. Aussi, aujourd’hui, la bataille des écrivains de Guinée doit être de rétablir la dignité historique de notre nation, parce que la Guinée ce n’est pas n’importe quel pays.

Propos recueillis par Hawa Bah

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