Ultimate magazine theme for WordPress.

PORTRAIT : Tiguidanké, handicapée et mère-célibataire…

60

Que faire pour trouver à manger, payer les frais de loyer, se déplacer, aller aux toilettes … le quotidien de Tiguidanké Traoré, handicapée depuis plus d’une trentaine d’années, est truffé de difficultés pratiques. Célibataire et mère de deux enfants, elle n’est point résignée. Tout au contraire, elle fait tout pour survivre dans un environnement clairement hostile et totalement inadapté à sa condition physique. Du matin au soir, en effet, c’est la grande débrouille pour elle ! Et c’est sans doute le cas pour de nombreuses personnes handicapées qui, dans le contexte de la société actuelle de la Guinée, peinent à faire valoir leurs droits.

Nous sommes à Sangoyah PA, un quartier de la haute banlieue de Conakry. Ce jeudi 29 novembre 2018, alors qu’il est 5 heures du matin, une fraicheur enveloppe la ville, après une nuit de chaleur. A quelques 700 mètres du camp du génie militaire, à l’amorce de la colline, plusieurs locataires dorment encore dans la concession de Mamadi Condé. Subitement, s’ouvre la porte d’un appartement contigu à l’entrée secondaire de la cour. Tiguidanké sort, le fessier à-même le sol, les pieds devant. Elle traine par terre pour traverser la véranda, puis la cour, longue de plus 30 mètres et se dirige vers les toilettes publiques, situées en contre-bas. Devant elle, son fils, un garçon de 15 ans environ. Ce dernier transporte de l’eau dans une vase pour d’abord nettoyer les toilettes avant de rapporter un seau d’eau, pendant que sa maman attend à proximité. Ensuite, Tiguidanké entre dans la douche pour se mettre à l’aise et se laver avant les autres locataires. « Nous sommes une trentaine de personnes dans cette cour et tout le monde utilise les mêmes toilettes. Donc, je suis obligée d’être la première pour ne pas ramasser des saletés ou pénaliser mes colocataires », explique-t-elle.

A 7 heures 30, ses enfants, le garçon et sa petite-sœur, s’apprêtent à aller à l’école. Ils n’ont pas encore déjeuné et leur maman est dans le désarroi.  Faudrait-il leur donner les 10.000 GNF qui ont passé la nuit avec elle ou garder l’argent pour leur retour ? Au finish, elle prend la solution médiane et leur donne à chacun 1500 GNF.


A 9 heures, Tiguidanké sort de la cour en se trainant par terre, réussit à traverser le caniveau prévu pour les installations de la SEEG, et s’asseye au bord de la ruelle, en dépit de la poussière, fréquemment soulevée par le passage des engins roulants. Son fauteuil roulant étant en panne, elle ne peut aller plus loin. « Je suis coincée, je ne peux pas aller mendier alors que mes enfants doivent avoir faim maintenant », se lamente-telle.  D’habitude, elle est dans les mosquées pour implorer la pitié et la générosité des fidèles. Il lui arrive aussi de recevoir des sacrifices et autres dons venant de tierces personnes.  Avec ces montants variant entre 500.000 et 800.000 GNF, elle paye le loyer de la maison et nourrit ses deux enfants qu’elle a eus avec un concubin handicapé qui ne l’a finalement pas épousée.

Vers midi, arrive sa propre maman, une vieille de 60 ans à peu près. Cette dernière tenant un sachet en plastique contenant deux kilos de riz et un tas de feuilles de patate. Sourire aux lèvres et pleine de reconnaissance, Tiguidanké explique : « elle vit avec moi. Mais elle est fatiguée. De temps à autre, elle va aider sa copine qui vend des condiments au marché ». Avec les 7.000 GNF qui lui restaient après le départ de ses enfants et qu’elle n’a pas osé dépenser pour son propre déjeuner, Tiguidanké envisage de payer les composantes de la sauce. Malheureusement, toutes les filles auxquelles elle demande de faire les courses pour elle opposent un refus subtil. « Quand on est handicapé, c’est toujours comme ça. Parfois, les gens vous aident, d’autres fois, non. Il faut faire avec », lâche-t-elle, un brin fataliste.

A 14 heures, au moment où son garçon- entre temps revenu de l’école- se prépare pour aller payer les condiments, sa fille contracte un mal de ventre et en pleure de toutes ses forces, de manière à interrompre la joie qui s’était emparée de Tiguidanké. Sans réfléchir, cette dernière prélève 2000 GNF et ordonne que les produits soient achetés auprès du boutiquier d’à-côté. Bien entendu, nous n’osons même pas lui demander si elle a conscience des risques qu’elle fait courir à sa fille en lui faisant ingurgiter des médicaments à la qualité douteuse et à l’origine incertaine. D’autant que quelques minutes après avoir avalé les deux cachets d’un trait, la fille se remet de ses douleurs. Pour Tiguidanké, la vie peut alors reprendre son cours normal. Revenue à elle donc, avec les 5000 GNF, elle envoie son garçon acheter un cube de bouillon, un tas de sel et un peu d’huile rouge. « Nous allons manger du lafidi pour au moins subsister », dit-elle.


A 17 heures environ, la famille a bien mangé et les enfants s’amusent hors de la cour. Tiguidanké Traoré décide alors d’aller rendre visite à sa copine, à Kissosso, à près d’un kilomètre de là. Elle sollicite de l’aide pour s’embarquer dans le bus qui l’y amène.  Mais déjà, une idée la hante : de quoi demain sera fait ?

Gilles Mory Condé

Print Friendly, PDF & Email
commentaires